Téléchargez les pages "Le choc de la mort"

Le choc de la mort

La violence de l'annonce

C’est le pire moment de son existence : l’annonce de la mort, inattendue ou brutale. Les survivants sont hébétés : « Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible. » Ils crient leur douleur, leur incrédulité.

Perdus, sans repères, certains vont être mutiques, sidérés, immobiles, d’autres en agitation, répétant sans cesse leur intense souffrance. Le vide soudain, immense, est perçu également dans le cas d’une mort attendue. Il n’y a pas d’échelle de douleur dans la perte ; c’est la même cassure définitive de liens tissés, d’attachement à un enfant, à une grand-mère, à un frère.

La présence d’un proche ou d’un professionnel peut à ce moment-là servir de « tuteur » à ce corps cassé par la douleur, accompagner cette solitude soudaine et permettre en quelques jours la transition progressive vers un chagrin et une acceptation difficile de la réalité de la perte. Plus tard, beaucoup plus tard, la plaie deviendra cicatrice. Mais ce premier choc sera indélébile.

Jacques Wacker, médecin

Témoignages

« Je suis redescendue, c’était le même ascenseur, apparemment la même personne l’occupait, mais au-dedans de moi, je vivais la fin du monde. Je me répétais : Il est mort, il est mort… Une armée d’aiguilles attaquait ma peau du dedans, je n’étais qu’un cri… »
Anne Philippe, après l’annonce du décès du comédien Gérard Philippe, LE TEMPS D'UN SOUPIR, Julliard, 1969

« Rien au monde n’aurait pu m’atteindre davantage. Pendant deux mois, je suis resté prostré. Un mort-vivant, incapable du moindre mouvement. Deux mois pratiquement sans ouvrir la bouche, sans émettre le moindre jugement. La vie autour de moi passait sans que je m’en aperçoive. Au bout de ce long temps, j’ai décidé de vivre. De revivre. La poésie est venue à mon secours. »
Jean-Louis Trintignant, après la mort de sa fille Marie, DU COTE D'UZES, Entretiens avec André Asséo, Le cherche midi, 2012

« Martin est mort ! C’est par ces mots que j’appris la mort de mon fils. […] J’entendis. Demeurai interdit par ces trois mots, ces trois mots incroyables, incroyables et définitifs dans leur agencement autour de ce verbe être, qui reliait un nom et un adjectif n’ayant rien à voir, aucune raison de s’assembler ; définitifs dans leur netteté et l’évidence de l’irréparable. »
Bernard Chambaz, MARTIN CET ETE, Julliard, 1994

« Tu refoules, tu refoules l’idée. Mais elle est là. J’ai couru, couru… L’électrochoc, c’est de voir le corps. Et là, tu ne peux pas te poser en victime. La victime, c’est lui. »
Une jeune femme de 20 ans, à la mort d’un ami



  • VIVRE LE DEUIL AU JOUR LE JOUR, Christophe Fauré, Albin Michel, 2004

  • LE GRAND LIVRE DE LA MORT, collectif, Albin Michel, 2007





















  • Témoignage: Jean Bezençon

    La tristesse d’un père, inconsolable

    Jean Bezençon a posé devant lui, et devant nous, quelques photos de sa fille et le texte qu’il a écrit pour évoquer le choc de l’annonce.
    [ Il est très ému. ]

    Mercredi matin, 2 octobre 1996

    Le sergent de la Police Cantonale se tenait devant moi ; il s’était présenté d’une voix curieusement douce ; il ne portait d’ailleurs pas son uniforme, seul le galon de son pantalon rappelait sa fonction.
    - Vous êtes le Dr Bezençon ? Que me voulait-il ? Etait-il arrivé quelque chose à l’un de mes patients ?
    - Vous avez une fille qui vit en Afrique ?
    Nicole a dû à nouveau perdre son permis de conduire, me dis-je. Cela lui était déjà arrivé quelques mois plus tôt.
    - Il lui est arrivé quelque chose de grave, me dit le sergent en hésitant, et il me tendit la feuille qu’il tenait à la main. Confédération Suisse-Département Fédéral des Affaires Etrangères - Section Développement et Coopération. A Police Cantonale Neuchâteloise - 2300 La Chaux-de-Fonds. Prière d’informer avec ménagement le Dr Jean Bezençon, 2300 La Chaux-de-Fonds, que sa fille Nicole Bezençon-Heri a été assassinée le 1er octobre 1996 aux environs de Maputo (Mozambique). Je sentis le sol se dérober sous moi.
    - Puis-je vous aider ?
    - Non, laissez-moi, merci.
    - Je me disais qu’un docteur était peut-être plus habitué à la mort.
    - Non, vous voyez…
    - Vous êtes sûr que ça va aller ?
    - Oui, merci. Laissez-moi…

    La porte refermée, je m’écroulais, pensant mourir, car une douleur fulgurante, écrasante, me déchirait la poitrine et le ventre. Si seulement… Si seulement, j’avais pu mourir à la place de Nicole.
    [Il s’interrompt, puis explique.]
    « Nicole travaillait comme ethnologue dans l’humanitaire. Mourir comme ça, à 38 ans, avec deux petits garçons de 3 et 6 ans… C’était un crime crapuleux et inutile, un meurtre pour rien, pour un vol de voiture. [Il pleure.] J’ai vraiment le sentiment d’une injustice. Sur cet événementlà, je ne vois pas du tout quel type de consolation je peux trouver. »

    Témoignage: Ariane et Jean-Marc

    Ariane et Jean-Marc ont perdu un enfant, mort-né à l’accouchement, au terme d’une grossesse sans problème.

    JEAN-MARC « Pour moi, ce qui a été terrible, c’est que j’ai très vite compris que notre enfant était mort. Quand vous voyez que la sage-femme commence à gesticuler, à chercher le rythme cardiaque de l’enfant…
    Avec la technologie actuelle, il ne faut pas croire que le médecin va arriver et trouver un rythme cardiaque. J’ai donc compris très vite. J’étais dans une réalité… Les choses ne s’arrêtent pas, non. Le temps continue de défiler devant vous, mais c’est une telle foudre, qui vous sidère comme ça instantanément. Et j’ai vu que ma femme n’avait pas compris que notre enfant était mort. Pour elle, elle accouchait et c’est tout. »

    ARIANE « Franchement, je pense que j’ai atterri deux mois plus tard. On a été en décalage, avec Jean-Marc, depuis ce moment-là. Quand la sagefemme cherchait le coeur, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que c’est cette excitation ? » Pour moi, un coeur que l’on n’entend pas, c’est un bébé qui s’est retourné, qui a bougé. Quand on contracte toutes les minutes, ça va très vite, toute son énergie est là pour ça. On n’a pas le temps de penser et de comprendre autre chose. Même quand le médecin me l’a dit, les yeux dans les yeux, j’ai dit : « Je vous entends, mais je ne peux pas vous croire. » Et pendant deux mois, j’ai été complètement anesthésiée. »

    Témoignage: Un jeune homme de 19 ans

    « Après l’accident, j’ai été hospitalisé. Deux policiers sont venus, ils m’ont dit que mon ami était mort dans l’accident. C’est cash… tu n’y crois pas ! Et ils m’ont laissé seul. Je déconseillerais à tout le monde de rester seul. La présence que j’aurais souhaitée ? Mes frères et soeurs. Et mes parents. Ils sont arrivés, mais plus tard, ils étaient en route, ils savaient que l’un de nous était mort, mais ils ne savaient pas lequel… »

    Témoignage: Le papa et la maman de Pascal

    « C’était en automne 1979. L’air de ce début d’après-midi était triste et pluvieux. Il avait un peu plus de 7 ans. Un garçon aux cheveux blonds et aux yeux malicieux. Il venait de proposer des timbres Pro Juventute à son grand-papa. Sur le chemin du retour, une voiture a brûlé le feu rouge. Il était sur le passage piéton. Il est mort sur le coup. Lorsqu’un accident de car survient, comme à Sierre en mars dernier, pour recevoir les parents, il y a des équipes de psychologues. Et c’est bien, voire nécessaire. Là, nous étions seuls malgré la présence de quelques proches. Oui, c’est ça dont nous nous souvenons, ce sentiment de solitude, le soir de sa mort. Une solitude indescriptible. Il aurait eu 40 ans à la fin de ce printemps. »


    Témoignages recueillis par Francine del Coso, journaliste, Jacques Wacker, médecin et Gérard Berney, aumônier