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Paradis 24h/24h

Marie passe tout son temps assise sur le perron de l'immeuble d'en face. Ces jours, il y a plein de visites chez elle, au rez-de-chaussée, mais les stores à lamelles restent fermés. Sa maman est au port de la mort, prête pour un dernier voyage, et je vois bien que ça lui cause du chagrin. Alors je lui prête mon Rikkiki, avec ses moustaches de laine et ses pansements cousus.

Un matin, Marie a des bas sombres et une jaquette nouée sur le devant. Elle monte à l'arrière d'une longue voiture aux vitres noirées. J'attends qu'elle revienne, un peu plus tard. Tout de suite, je traverse la rue et je m'assieds tout près d'elle. Je lui offre une chiquette grenadine, on se colle les épaules. Après du silence, elle me raconte que le cercueil a été avalé par le mur du fond de la chapelle, mais que les bouquets sont restés en tas.

Tout à coup, Marie devient toute laiteuse. Elle a oublié de dire quelque chose de très important à sa maman. L'églisier lui a expliqué que sa maman était au Paradis, elle veut tout de suite y aller. Je lui dis ça n'existe pas. C'est rien qu'une histoire pour faire passer le temps, du faux avec de jolis mots. Le seul Paradis que je connais, c'est un vieil hôtel qui surplombe la pinède, encore plus loin que l'échangeur routier et le supermarché qui concasse les prix. Comme je refuse de l'y emmener, Marie me fait sa vilaine tête des mauvais jours. Elle rentre chez elle en cognant dans la porte et ne sort plus pendant deux jours. Il pleut beaucoup et ce n'est pas trop grave. Moi, le front contre la vitre, je regarde les flaques grossir et je réfléchis. Que lui montrer ce que c'est, le Paradis 24h / 24h, c'est peutêtre un bon moyen de soinder sa tristesse.

Quand l'orage s'est fatigué, je cours chez elle. Je sonne, je lui dis chiche, et on chevale de toutes nos jambes vers l'arrêt de bus. Marie est belle avec ses cheveux brisés que le vent chasse. Elle me sourit au nez et je suis déjà content. Comme on n'a pas de billets, on se cale tout à l'arrière, là où ça secoue drôlement. Dans quelques instants, on passera devant l'hôtel vide, ensuite j'emmènerai Marie sur la plage. On ramassera des plumes mortes pour en faire des bouquets doux que l'on cachera sous nos pull-overs. Au snack de la jetée, on paiera une barbapapa à Rikkiki et puis après, on marchera dans le sable du soir. Moi, tout ce que je veux, c'est qu'elle n'oublie jamais que je tenais sa main quand on a cherché quel nuage avait le visage de sa maman.

Thomas Sandoz, écrivain
Auteur de « MÊME EN TERRE », Prix Schiller 2011