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Suicide ou suicide assisté : comment le vit-on lorsqu'on est un proche ?

« Le suicide est une crise et non une fatalité. Un rien peut le provoquer, mais aussi l'empêcher. » Boris Cyrulnik

Le suicide et le suicide assisté interpellent largement chacun de nous au plus profond de son être. S'ôter la vie, avec ou sans aide, est prôné par les uns comme une liberté fondamentale de l'être humain. Cet acte est considéré au contraire par d'autres comme un acte grave à s'interdire au même titre qu'un crime. De part et d'autre, on revendique la dignité humaine, mais on n'en donne pas la même définition : pour les uns, elle est conditionnée à la présence de l'intégrité physique et psychique de la personne ; pour les autres, elle est inhérente à la vie humaine et ne se perd pas avec la déchéance physique ou mentale. Qu'en est-il d'un « droit au suicide » ? D'un côté il est accepté au nom de la raison et du libre arbitre, c'est « l'humanisme matérialiste ». De l'autre, il est refusé parce qu'il n’est pas de compétence humaine, c'est « l'humanisme transcendant ». (Paula La Marne). Ces valeurs différentes sont rarement explicitées. Elles sont pourtant toujours présentes, sous-jacentes, dans les positions défendues sur ce sujet brûlant. Du point de vue de la santé publique, le suicide est considéré comme un fléau en forte progression. Il est à combattre, notamment par des actions de prévention. En Suisse, on compte environ 1000 suicides par an, soit environ trois fois plus que de victimes de la route. Un jeune de 15 à 25 ans se suicide tous les trois jours. Dans le même temps, la promotion de l'assistance au suicide banalise cet acte désespéré et lui donne même une forme de publicité. En 2011, EXIT Suisse romande a assisté 111 suicides, soit six fois plus que dix ans auparavant. Le suicide est envisagé habituellement presque exclusivement du point de vue de la personne directement impliquée. Mais qu'en est-il de ses proches, de la culpabilité éventuelle, du chemin de deuil particulier à vivre dans une telle situation ? Vous trouvez ici deux témoignages de personnes ayant vécu un tel événement.

Michel von Wyss



  • QUAND UN ENFANT SE DONNE LA MORT, Boris Cyrulnik, Odile Jacob, 2011

  • APRES LE SUICIDE D'UN PROCHE: VIVRE LE DEUIL ET SE RECONSTRUIRE, Dr Christophe Fauré, Albin Michel, 2007

  • La main tendue : tél 143 / www.143.ch










  • Témoignage: Danielle Menétrey, ambulancière

    Le documentaire « Le choix de Jean » retrace l’histoire de Jean Aebischer qui, suite à l’aggravation d’une tumeur au cerveau à l’âge de 58 ans, a fait appel à Exit, le 6 janvier 2004. Dans le film, sa compagne est à ses côtés.

    « C’était mon choix d’être là, au moment de sa mort, comme une évidence d’être près de lui. Oui bien sûr, sa mort est arrivée trop tôt pour moi, parce qu’il n’avait pas encore de symptômes, rien de visible. Je lui ai suggéré d’attendre un peu ; un ami lui a écrit pour essayer de le dissuader, mais Jean a été catégorique, il était très déterminé, le diagnostic était alarmant. Il ne voulait pas prendre le risque de ne plus pouvoir faire le geste. Il a pris le temps de dire au revoir, à tout le monde. C’était un Nouvel An très particulier, ce passage en 2004, mais il se sentait prêt.

    Si pour lui l’alternative était de se jeter d’un pont, tout seul… alors je préfère clairement l’aide au suicide. Je ne suis pas membre d’Exit et je ne ferais pas le même choix que lui, a priori. Mais je n’en ai jamais voulu à Jean, chacun est libre de choisir. La difficulté, pour moi, a été l’absence d’accompagnement ; juste après le constat du décès, la personne d’Exit a regardé sa montre : « Au revoir, je m’en vais, j’ai un train à prendre…» On m’a dit que cela tenait sans doute à la personnalité de l’accompagnante. Mais là, c’était assez froid et technique.

    Quand Exit affirme que le suicide assisté permet de mourir « dignement », je ne suis pas d’accord avec ça. La personne qui choisit d'accepter ses souffrances jusqu'au bout ne meurt pas moins dignement. »



    Témoignage: Cédric Pipoz, metteur en scène

    Elle souffrait de bipolarité, selon le diagnostic le plus souvent évoqué par les médecins, Chloé Pipoz s’est suicidée en septembre 2001, à l’âge de 22 ans.

    « C’était un dimanche matin, le téléphone a sonné et j’ai su à la première sonnerie que Chloé était morte. J’ai senti qu’il s’était passé quelque chose, il y avait eu une multitude de tentatives sur quatre ans et je sortais d’une période extrêmement éprouvante pour la soutenir. A un moment donné, c’est comme si on porte un poids pendant des kilomètres et qu’on doit le poser parce que l’on ne peut plus faire un pas en avant. La culpabilité, c’est de ne pas avoir fait un pas de plus. [ Il est très ému. ] Je ne sais pas si j’aurais pu quelque chose, mais il y a toujours ce doute-là.

    Je me sens coupable, mais je n’ai pas honte de dire que ma fille s’est suicidée. Aujourd’hui, mon fils et ma force de travail me permettent de survivre. L’art permet d’interpréter les choses… Mais la douleur ne s’est pas atténuée. Récemment, on m’a reproché de ne pas avoir fait le deuil. Si faire le deuil, c’est oublier, alors je ne veux pas faire le deuil. Si c’est vivre avec, alors je crois que ça va. Mais ça reste pour moi une grande interrogation.

    Il n’existe pas de mot, dans la langue française, pour désigner quelqu’un qui a perdu un enfant - quelle que soit la cause de sa mort. Lorsque l’on perd ses parents, on est orphelin, lorsque l’on perd un conjoint, on est veuf, ou veuve. C’est peut-être parce que perdre un enfant est indicible… »

    Cette interview a été réalisée le 4 juin 2012. Cédric Pipoz est décédé subitement le 17 juillet des suites d’un accident vasculaire dans sa 55 e année ; nous remercions ses proches de nous autoriser à publier son témoignage.


    Témoignages recueillis par Francine del Coso, journaliste